Éloge du retour

Je viens seulement d’appuyer sur le bouton « envoyer pour impression » de notre carnet de voyage, ce recueil de photos et de témoignages qui ont jalonné notre périple en Thaïlande et au Cambodge en novembre dernier.

Cela fait 10 mois à présent que nous sommes rentrés et c’est seulement maintenant que j’ai le sentiment d’un voyage achevé.

Bien sûr, les souvenirs de ce fabuleux périple d’un mois me reviennent régulièrement depuis notre retour :  une saveur d’Asie me rappelle un resto de rue à Siem Reap, la couleur d’un mur, un hôtel à Phnom Penh, un film d’aventure, la visite des temples d’Angkor…  Parfois, sur Instagram, l’aquarelle d’un carnettiste me chuchote « toi aussi tu as dessiné pendant ton voyage… ». Mais c’est comme si je ne parvenais pas à prendre le recul nécessaire pour passer à la véritable phase du récit, du partage, de l’histoire qui « vaut la peine » d’être racontée au point qu’elle fasse briller les yeux de mes interlocuteurs… non pas seulement parce qu’ils ou elles seront heureux ou amusés pour nous, mais parce que ce récit, bien que personnel, leur rappellera quelque chose de vécu, à eux aussi. Quelque chose d’universel.

En fait, je crois bien que, comme Annie Ernaux, « si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues. »

Bien sûr, nous l’avons raconté et re-raconté dès les jours qui suivirent notre retour, ce voyage, ne serait-ce qu’à celles et ceux à qui l’on avait rapporté un petit cadeau. « Alors ce voyage ? » « C’était beau, extraordinaire, incroyable, dépaysant… » « Un soir, on a perdu la clé de notre scooter c’était épique ! » « Les gens sont tellement accueillants… » « La nourriture est délicieuse ». Bref, le temps des ressentis et des anecdotes… Peut-être, aussi, un peu, le temps des clichés. Pas encore celui du voyage qu’on raconte avec suffisamment de distance pour que ce soit le « moi du présent » qui raconte, et non le « moi du passé » qui tente désespérément de se souvenir, les jours passants, de ses ressentis du moment.

Ce récit, pour moi, c’est ce qui fait définitivement le voyage, qui lui donne toute sa forme. Comme une sculpture après la phase de séchage, prête à passer au four de la transformation définitive. Écrire, c’est consolider une terre qu’on a transformée, malaxée, mouillée, remouillée, remodelée, peaufinée, remise en boule et recommencée. Une terre passée à la moulinette du vivant, de l’inconscient, du sensible, de l’intuition, du hasard et des outils qu’on a à ce moment-là sous la main pour cheminer… Cette matière que l’on malaxe en voyage, c’est soi-même. La phase de séchage, c’est le temps qui suit le retour au bercail. La cuisson et les finitions, c’est le temps de l’écriture et du partage.

Certes, rien ne vaut l’excitation du vécu. Des sens en éveil. De la peau qui brunit sous le soleil des découvertes. Des yeux qui brillent et des couchers de soleil.  Niveau sensations, rien n’a d’égal que ce qui nous sort de notre monde ordinaire pour nous transporter dans celui de l’inconnu, des rencontres et de l’aventure… Mais tout cela est aussi – et peut-être avant tout – le terreau fertile du récit que l’on partagera à l’Autre, et surtout à soi-même, de retour dans notre monde ordinaire.

Et si cette étape de l’atterrissage, quel que soit le temps qu’il prendra, était finalement l’étape la plus intense, la plus fondatrice, la plus transformatrice, du voyage tout entier ?

Comme une renaissance, une fois la transformation acceptée ?

Je le crois profondément… et vous souhaite par là-même une belle rentrée, sous le signe du retour à vous-mêmes et à ce que la Vie a de nouveau à vous proposer.

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